SENAT VIRTUEL ET TYRANNIES PRIVEES
Noam Chomsky
Normand Baillargeon ‹ Noam
Chomsky, dans Rollback , vous avez évoqué cette idée que
les puissants se livrent à des «expérimentations»
sur la société. De telles expérimentations, disiez-vous,
produisent «des résultats saisissants de constance: gains pour
les expérimentateurs; tragédies pour les animaux de laboratoire»,
c'est-à-dire presque tout le monde. Depuis deux siècles, on peut
penser que les expérimentateurs s'avancent le plus souvent bardés
d'une légitimation que leur procureraient des théories économiques
présumées «scientifiques». Si vous le voulez bien,
je voudrais donc que nous parlions pour commencer des accords de Bretton
Woods, conclus en 1945 et de leur démantèlement, plus récent:
c'est que tout cela, il me semble, contribue largement à définir
l'expérimentation actuellement en cours et sa légitimation.
Noam Chomsky ‹ D'abord, un mot
sur ces théories économiques. Ces théories, du moins
telles qu'elles sont appliquées, sont essentiellement des constructions
idéologiques: elles sont sans fondement théorique ou empirique
et servent principalement de marteaux permettant de matraquer les gens.
Le système de Bretton Woods instaure un
nouvel ordre économique international; ce système a été
établi par les États-Unis et la Grande Bretagne, à la fin
de la Deuxième Guerre Mondiale. Il reposait essentiellement sur deux
principes.
Le premier était une volonté
d'accroître le libre échange. Il faut se souvenir que la «globalisation»
des échanges avait été passablement élevée
avant la Première Guerre Mondiale, avant de décliner très
sensiblement pendant l'entre deux guerres. L'objectif était donc de
ramener le libre-échange à peu près à ce niveau où
il était avant 1914. Ceci doit être souligné et avant de
nous extasier devant l'actuelle «globalisation», il faut se
rappeler qu'on est, aujourd'hui et en termes généraux, revenu
à peu près à ce niveau d'avant la Première Guerre:
par exemple, en ce qui concerne l'importance du commerce et de
l'investissement relativement à l'économie globale . Selon les
meilleures estimations, 15% des échanges globaux actuels peuvent
être sérieusement appelés «libres»: tout le
reste est administré. Nous ne sommes donc pas dans un ère qui
serait entièrement nouvelle et dont personne n'aurait jamais entendu
parler, ainsi qu'on le laisse trop souvent entendre.
Le premier but de ces accords était
donc d'accroître les échanges, de favoriser le libre échange:
on reconnaissait que de tels échanges libres constituaient un phénomène
limité, mais on cherchait àl'accroître. Quant au deuxième
objectif, il était de restreindre et réguler les flux de
capitaux. Ceci est tout à fait crucial. Pour le comprendre, il faut
examiner attentivement les motifs pour lesquels ces deux principes ont
été mis de l'avant.
Les économistes comprenaient généralement
‹ et ils avaient probablement raison ‹ que la libéralisation
des flux de capitaux tend à accroître le protectionnisme et donc
à réduire le libre-échange: c'est cela que certains
économistes ont appelé le «principe d'incompatibilité».
Par ailleurs, on comprenait aussi très bien que la libéralisation
des flux de capitaux fournit une arme fabuleuse contre le contrat social,
contre toutes ces mesures de protection sociale qui recevaient à l'époque
un énorme soutien public, aux États-Unis, en Grande Bretagne, et
en fait un peu partout dans le monde. Or, la libéralisation des
capitaux peut être très efficacement utilisée pour saper
tout effort du public, via le gouvernement ou d'autres moyens, pour promouvoir
de telles mesures. Par exemple, si un pays cherche à stimuler son
économie, ou à accroître, par exemple, ses dépenses
en santé, le capital peut immédiatement s'envoler et punir cet
écart de conduite. C'est ainsi que cette mobilité du capital
fournit ce que certains économistes ont appelé un «sénat
virtuel» de dirigeants qui sont en pratique en mesure de décider
des politiques sociales et économiques, simplement en transférant
des fonds. Enfin, la libéralisation des capitaux conduit aussi à
la spéculation, laquelle est nuisible pour l'économie, tout spécialement
dans le cas de la spéculation à court terme.
C'est pour ces raisons que le système
de Bretton Woods a été conçu, à la fois pour
favoriser le libre échange tout en restreignant et régulant les
flux de capitaux ainsi que les fluctuations sur les tauxde change. Au début
des années 70, les États-Unis procèdent au démantèlement
de ce système, plus ou moins unilatéralement ‹ la Grande
Bretagne a suivi et les autres pays riches ont ensuite emboîté le
pas.
N.B. ‹ Qu'a donc signifié
le démantèlement de ces accords, en 1971?
N.C. ‹ Ce qui se produit alors
est une modification apportée au deuxième principe, celui
concernant la régulation des flux de capitaux, qu'on a alors décidé
de libéraliser. Le rôle du FMI se modifie dès lors
radicalement: plutôt que d'avoir pour fonction de s'assurer que les
gouvernements seront en mesure de réguler ces flux, le FMI devient
chargé de la libéralisation des capitaux et desinvestissements.
Le résultat de tout cela est conforme à ce qu'on aurait pu alors
aisément prédire. Contrairement à ce qu'on raconte généralement,
nous sommes dans une période de restriction des échanges, en
plein coeur de ce que l'économiste en chef de l'Organisation Mondiale
du Commerce a avec raison appelé «un assaut soutenu contre le
libre-échange», assaut mené par les pays riches.
L'administration Reagan aura joué ici un rôle de tout premier
plan et aura constitué le Gouvernement le plus protectionniste des
États-Unis depuis 1945, intervenant massivement dans le jeu du «libre
marché» à l'aide d'énormes subventions destinées
à permettre de reconstruire la base industrielle américaine et
à la protéger de la compétition japonaise. Tout cela est
généralisé et ne vaut pas uniquement aux États-Unis.
En plus de cette restriction de la croissance
du libre-échange, on a aussi assisté à une importante
restriction de la croissance économique et de la productivité,
à un accroissement considérable des inégalités et
à des attaques soutenues contre les programmes sociaux, ceci dans tous
les pays développés, mais principalement aux États-Unis
et enAngleterre. Enfin, il y eu une immense accroissement des transactions
internationales de capitaux: celles-ci se sont accrues de manière
astronomique et dépassent à présent largement le milliard
de dollars, à chaque jour. De plus ces échanges ont été
radicalement transformés: au début des années 70, avant
ces changements apportées aux accords de Bretton Woods, quelque 90% des
échanges étaient liés à l'économie réelle,
et concernaient le commerce et l'investissement à long terme;
aujourd'hui, de tels échanges ne concernent plus l'économie réelle
qu'à quelque chose comme 5%: à 95% il s'agit de flux spéculatifs,
à très courts termes ‹ et 80% d'entre eux ont un temps de
retour de moins d'une semaine, la majorité de moins d'une journée.
Il s'agit pour l'essentiel de spéculation sur des monnaies, de spéculation
à court terme sur les taux d'intérêt, et ainsi de suite.
Tout cela a exactement l'effet auquel on pouvait s'attendre: les marchés
sont devenus de plus en plus volatiles, de moins en moins prévisibles;
les crises financières sont devenues plus fréquentes; ce qui
explique aussi l'augmentation du nombre des prêts de renflouement
effectués par le FMI, ces prêts étant avancés aux
riches, bien sûr, des prêts qui vont aux banques et pas aux
pauvres et à ceux qui souffrent de cespolitiques.
N.B. ‹ Dans ce contexte, je
voudrais connaître votre position à l'égard de la taxe
Tobin? Mais d'abord, pouvez-vous rappeler ce qu'est cette proposition?
N.C. ‹ La Taxe Tobin a été
proposée au début des années 70, par James Tobin, un Prix
Nobel d'économie, lors d'une conférence à l'American
Economists Association. Tobin se rendait compte de ce qui allait se produire
et il prédisait donc qu'on allait entrer dans une phase de faible
croissance, de bas salaires et d'énormes profits ‹ ce qui est
exactement ce qui s'est produit.
Il proposait en conséquence une mesure
toute simple consistant à prélever une toute petite taxe sur les
transactions spéculatives à très court terme. L'effet
d'une telle taxe serait en quelque sorte de jeter un peu de sable dans
l'engrenage et de restreindre les flux spéculatifs purs qui font tant
de mal à l'économie et d'accroître les investissements
dans la capacité de production, dans les investissements productifs
à long terme. Ce type d'idée était alors très
courant et jusqu'aux années 80 la plupart des pays riches maintenaient
un certain contrôle sur les flux de capitaux. Il existe quelques pays
qui le font toujours: le Chili, par exemple, a assez bien réussi
à se prémunir contre les désastres financiers qui ont
affecté le reste du monde en mettant sur pied des mesures qui découragent
et pénalisent les investissements à très court terme et
qui encouragent les investissements à long terme. Il ne s'agit pas de
la Taxe Tobin à proprement parler, mais l'idée est similaire.
Cette taxe Tobin est donc à l'ordre du
jour depuis quelque vingt-cinq ans, mais les grandes institutions financières
ne veulent absolument pas en entendre parler. Il réalisent d'énormes
profits grâce au contexte actuel, même si l'économie réelle
du monde s'en trouve ralentie et même si des crises importantes s'en
suivent ‹ la crise asiatique en étant le plus récent
exemple. Il est enfin intéressant de noter que même les secteurs
manufacturier et industriel, qui bénéficieraient de la Taxe
Tobin, ont eux aussi été opposés à sa mise en
oeuvre. La raison en est très vraisemblablement que même s'ils
souhaitent accroître leurs profits, ils sont également enchantés
du fait que la libéralisation financière permet d'attaquer les
politiques sociales, ce qui constitue pour eux un immense avantage. Ils
peuvent en effet ainsi obtenir de la main-d'oeuvre bon marché, n'ont
pas à se préoccuper de protection sociale, de soins de santé
et ainsi de suite. Un autre exemple remarquable de cette attitude: il y a deux
ans, un ouvrage majeur sur la Taxe Tobin a été publié ;
mais les États-Unis sont semble-t-il intervenu pour en empêcher
la publicité.
La Taxe Tobin est donc une proposition, parmi
d'autres, dont le but est de renverser cette libéralisation financière
qui a assez exactement les effets prédits en 1945 par les concepteurs
des accords de Bretton Woods. Permettez-moi d'y insister. On parle couramment
par exemple du grand boom économique américain des années
90, mais c'est une complète imposture . Nous sommes en réalité
en train de vivre la plus faible et la plus lente reprise depuis 1945, une
reprise pire encore que celles des années 70 et 80 qui étaient
elles-mêmes bien loin de ce qui était atteint dans les années
50 et 60 en termes de croissance économique, de productivité et
ainsi de suite. De plus, et pour quelque chose de l'ordre des deux tiers de la
population, les salaires et les revenus sont demeurés stables ou ont décliné
depuis les années 70. Alors quand on entend ces grandes déclarations
sur la prospérité, quand on nous raconte que tout le monde
sourit et est béat de satisfaction... Oui, d'accord, c'est vrai: mais
pour une infime partie de la population seulement. La bourse ne cesse de
monter mais, aux États-Unis par exemple , la moitié des actions
sont détenues par 1% des familles; et 10% possèdent à peu
près tout le reste. N.B. ‹ À l'évidence l'ennemi
est énorme, à la mesure des batailles qui s'annoncent. Pourtant
la fréquentation de vos écrits laisse aussi votre lecteur sur un
certain optimisme, que vous fondez sur le fait qu'il n'y a guère de
limite à ce qui peut être accompli lorsque les gens, informés
de ce qui se passe, décident d'agir ensemble. La récente
mobilisation populaire contre l'AMI me semble donner du poids à cet
argumentaire.
N.C. ‹ C'est un exemple tout
à fait significatif et important. Le fait est que la population est en
général très fermement opposée à des
accords de ce genre et cela est vrai même aux États-Unis, où
l'on n'en parle pourtant que très peu dans l'arène publique.
C'est ainsi que l'automne dernier, alors que l'administration Clinton a tenté
de pousser ce qu'on a appelé le «fast track», c'est-à-dire
l'idée de parvenir à la sanction d'accords sur le libre échange
mais sans discussion au Congrès et sans débat public, le Congrès
a été contraint de rejeter cette proposition à cause de
l'importance des pressions populaires. Ce qui était en jeu, cette
fois-là, mais qui n'a justement jamais été évoqué
dans la presse, était précisément l'AMI, un imposant
accord sur les droits des investisseurs, négocié en secret
depuis mai 1995 à l'OCDE, cette organisation des pays riches.
La raison de ce secret est toute simple: on
sait très bien que le public sera en total désaccord avec ce qui
est proposé. C'est que l'AMI est fondamentalement une attaque majeure
contre la démocratie. Il sanctionne le fait de transférer encore
plus les prises de décision à des tyrannies travaillant en
secret, à des corporations transnationales, à ce qu'ils
appellent les «investisseurs» et qui signifie dans les faits
General Electric, Goldman Sachs et ainsi de suite. Cet accord leur confie le
contrôle de l'économie globale et donc aussi des sociétés
à l'échelle internationale, tout cela étant convenu en
secret, bien entendu. Il y a un peu plus d'un an, ces négociations, qui
se poursuivaient en cachette, ont finalement été portées
à l'attention du public grâce aux efforts déployés
par des activistes qui ont réussi à mettre la main sur une
ébauche de l'entente et l'ont mise sur Internet. Depuis lors, les
groupes d'activistes ont travaillé là-dessus, principalement au
Canada, les activistes Canadiens ayant joué ici un rôle de tout
premier plan.
Mais n'allez pas croire que le dossier soit
clos: les négociations vont se poursuivre, d'une manière ou
d'une autre et en secret autant que possible. La plus récente idée
est de glisser tout cela en douce au FMI qui aurait ainsi pour tâche
d'imposer les règles de l'AMI aux différents pays. Renvoyer au
FMI est effectivement une bonne manière de procéder dans la
mesure où le FMI est une véritable tyrannie oeuvrant totalement
en secret, ne rendant de compte à rien ni personne, ne publiant aucun
rapport; personne ne peut savoir ce que fait cette tyrannie, le public n'a
aucune idée de ce qui s'y passe pas plus que les économistes spécialisés
dans les questions internationales. Le FMI est la bureaucratie de la classe
affairiste mondiale et des États puissants. En dernier recours, on
cherchera peut-être à passer par là pour instituer les
dispositions sur les investissements. Si tel est le cas, le public devra alors
demander que le FMI soit ouvert à l'inspection publique.
À cet propos, il faut d'ailleurs
formuler une critique à l'endroit de ceux qui ont dénoncé
l'AMI, y compris moi-même. On présente en effet cet accord comme
accordant des droits aux investisseurs et on déplore ensuite le fait
qu'il concède trop de droits aux entreprises. Mais il y a ici une
question préalable à soulever: pourquoi les entreprises
auraient-elles quelque droit que ce soit? La réponse est qu'elles ne
devraient pas avoir de droits. Cette idée que les entreprises ont des
droits est un développement récent, qui a été
concocté au début de ce siècle afin de suppléer
aux énormes carences et ratés du marché, lesquelles
devenaient de plus en plus évidentes à la fin du siècle
dernier. Ces ratés et carences ont fait comprendre à tous les
gens d'affaire que le capitalisme de marché ne peut tout simplement pas
fonctionner, que les marchés doivent être administrés. La
question, évidemment, est alors de savoir qui va les administrer.; et,
comme on s'en doute, leur réponse à cette question est que les
marchés doivent être administrés par eux, et ceci à
travers des institutions collectivistes inédites: corporations, trusts,
fusions, cartels et ainsi de suite, appuyées et subventionnées
par de puissants États . Ce système s'est développé
au début du siècle, mais il a fallu pour cela que les tribunaux,
aux États-Unis notamment, changent complètement les législations
car il n'y avait aucune base juridique pour procéder de la sorte. En
bout de piste, et malgré la résistance manifestée par les
activistes de l'époque, on a accordé aux corporations les droits
de personnes immortelles. Ceci est en complète contradiction avec les
principes libéraux classiques, à tel point d'ailleurs que tout
cela à l'époque a été fortement dénoncé,
même par les conservateurs.
L'AMI vise à accroître encore les
droits consentis aux corporations, à leur accorder des droits jusque là
réservés aux États. Lorsqu'on adopte une position défensive,
on peut soutenir que les corporations ont trop de droits: le fait est
cependant qu'elles ne devraient pas avoir de droits du tout. Les corporations
ne devraient pas avoir plus de droits qu'un État fasciste n'en a.
N.B. ‹ Noam Chomsky, je vous
remercie de cet entretien.
N.C. ‹ Cela m'a fait plaisir.***
Le texte qui précède est extrait
d'un entretien enregistré à Montréal, au printemps 1998
et diffusé sur les ondes de CIBL, la Radio libre deMontréal.
Propos recueillis et traduits par Normand Baillargeon. Remerciements
chaleureux à Noam Chomsky, qui a accepté de relire et
d'approuver cette traduction.
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